CULTURES CONTEMPORAINES N°7, janvier-février 2007
SOUS LA COUVERTURE DE FEUX
Jocelyne Sauvard, romancière, auteur dramatique, conteuse, collabore à différents magazines et anime une émission de radio. Elle connaît bien la jeunesse qu’elle rencontre au cours d’ateliers de création et de festivals. Comme eux, elle apprécie la musique, la poésie et le rap.
L’AUTEUR RACONTE
“Ce roman, Feux, mortelle rapsodie n’est pas né de ce qu’il est convenu d’appeler les “évènements des banlieues”, émeutes et couvre-feux de l’année passée, même s’il les cerne. Ce thème, l’agitation, puis la mise à l’index d’une certaine partie de la jeunesse, unie, où qu’elle soit et de quelque milieu culturel et social qu’elle vienne (voyez la bataille contre le CPE) par l’extrême précarité de notre temps, vient de plus loin. Le jour où j’ai mis le point fi nal à Quinze ans la mort au bout du couloir, romance tragique sur le sort réservé aux mineurs dans le couloir de la mort, j’ai allumé la radio. Un fl ash. « Au commissariat des Grandes Carrières dans le XVIIIe arrondissement, un adolescent de dix-sept ans, Makomé, est mort victime d’une bavure policière, le policier qui l’a interpellé, au cours de la garde à vue qui a suivi a braqué son arme sur la tempe du jeune homme, le coup est parti. La sécurité n’était pas enclenchée. Selon les dires du policier, l’acte fut commis sans intention de donner la mort, uniquement dans le but d’effrayer. »
Bouleversée par cette annonce j’ai senti une grande colère m’envahir et le désir de témoigner.
Mais comment ?
Les jeunes des cités, je les avais approchés, souvent. Aux Ulis, Chilly-Mazarin, ici et là. Je les avais aidés à fourbir leur rimes, à veiller à ce que sens et
rythme coïncident, à compter les pieds des vers, à clarifi er les messages.
Je m’intéressais au rap, à l’art urbain. Depuis longtemps. Un voyage à New York, des rappeurs, slameurs, hip hopeurs remarquables, les tags et les graffs du métro, tolérés alors là-bas, interdits ici. Un second voyage : graffs dans Soho, mais rames nettoyées, alors qu’ici dessins et signatures constellaient wagons et murs, que le rap envahissait les ondes.
Parallèlement je m’étais mise à collectionner les photos de cet art éphémère, successeur des dessins tracés sur les murailles depuis l’antiquité, qui fait vibrer les murs. Je tenais à en saisir l’instantanéité, à en garder la trace. Il faut garder la trace. C’est Momo qui le dit. Dernièrement encore sur la Petite Ceinture qui entoure Paris j’ai pu fi xer quelques fresques, noter des traits, des enluminures aujourd’hui détruits. Messages dessinés, dits, signature racontent une histoire, la nôtre. Quant aux dits de nuit de jour, ils remontent, me semble-t-il à la chanson de geste, voire de plus loin, des aèdes, avec un long parcours qui passe par l’Afrique et ses griots contant les hauts faits, repasse par les trouvères et hérauts d’horizons divers. Enfi n pour en terminer avec cette recette d’écriture et en lister les ingrédients principaux (dépourvus du liant, des épices, de l’imagination et du tour de main du cordon-bleu) j’avais lu aussi quelques trop rares études sur cet art des villes. Quant à la poésie, elle faisait depuis toujours partie de ma vie. Comme la musique, l’art visuel, et l’envie de dire vrai.
Ces jeunes en atelier de rap m’avaient dit des choses… Ils avaient décrit les agissements de la police, encline à les contrôler sans cesse, à oublier
les dealers ayant pignon sur rue ou table attitrée au bistrot du coin.
J’avais rencontré d’autres jeunes dans le cadre d’ateliers d’écriture, de festivals. J’avais pu constater combien la banlieue était fraîche et créatrice, la jeunesse inventive, et comme elle dansait dans les nombreuses salles qui lui étaient réservées, quand celles-ci étaient ouvertes. Rien à voir avec ce qu’on murmurait déjà sur les cités. A quelques jours de l’évènement sanglant cité plus
haut, la bavure d’avril 1993, un garçon que je connaissais depuis qu’il était tout petit, est venu chez moi. Je fais la cuisine, on parle.
- Ca va ?
- Ben non depuis que mon copain est mort…
- Ton copain qui est mort !
- Mais oui, t’as pas vu les journaux ! La bavure !
C’était mon copain, Makomé.
Je reste sans voix. JP se cale contre la porte de la cuisine, me regarde avec des yeux en caramel.
J’égoutte les pâtes.
- Et toi, tu ne fais rien !
- …Mais, deux cent cinquante articles déjà sont parus, tu veux que j’en fasse un de plus ?
- Ca se passe en bas de chez toi et tu ne bouges pas !
j’y crois pas !
Enfi n c’était à dix stations de métro du canal Saint-Martin, et bien compliqué. Et cela faisait des jours que je voulais faire quelque chose. Mais quoi ?
- Les Bolognaises sont prêtes… Tu vas m’en parler. Pas à la maison, on se trouvera quelque part.
Le surlendemain, JP vient me retrouver dans un café de la rue Bleue. Il raconte. Il tenait tous les détails du deuxième copain, présent lors de l’arrestation de Makomé.
Je suis allée chez Libération lire tous les articles parus sur les bavures. JP m’a remis un épais classeur qui répertoriait 150 bavures policières. J’ai dit à mon éditeur que je voulais écrire quelque chose.
Le faire entrer dans le thème “délit de sale gueule” a dit l’éditeur, faire une fi ction et un dossier comme pour Quinze ans ?
Ce n’était pas du tout ce que je voulais. Peu après, le président de SOS racisme, Fodé, m’a reçue. Il a convoqué le père de l’adolescent tué par balle, l’auteur de ses jours. L’histoire de vie du garçon, son esprit, ses états d’âme, l’homme les ignorait. Pour avoir une lueur, il valait mieux se reporter à ceux qui comme lui vivaient le plus souvent dans la rue, quand ils n’étaient pas au foyer. Fodé lui a expliqué qu’on ne demande pas d’argent pour évoquer un souvenir, une anecdote. Incapable d’écrire une ligne après cette entrevue, je savais seulement qu’il n’était pas question
pour moi de développer un thème mais bien de faire surgir des éléments de la réalité, un monde, soutenu par la dimension imaginaire, artistique, sans quoi un texte est une photocopie d’un certain réel et non littérature. Situer la scène dans un lieu
de mon choix, sans contrainte d’aucune sorte, ni moule, ni arrangements, c’est ce qu’il fallait faire.
Une première version, brève, est née, pour la jeunesse, mais mon désir d’écriture n’était pas, à mes yeux, accompli. Après une autre version, l’an dernier, j’ai eu envie d’écrire à nouveau l’histoire de Momo et Aimé.
Le monde avait changé depuis que je m’étais colletée au sujet. Et le monde des idées, et aussi la perception de la jeunesse, et fatalement, toute la société qui gravite autour du microcosme banlieue, de son concept, de sa réalité avec ses bonheurs, ses
failles, son plan sécuritaire...
Et moi ? Entre temps j’avais publié des livres, des pièces, des articles et honoré des rencontres dans les lycées, les facs, les collèges, les LEP, les médiathèques des grandes villes et de leur couronne. Avec les jeunes nous avons écrit des scénarios et fait du cinéma à Beauvais, du théâtre à Montigny-les-cormeilles, du rap à Laval, du journalisme, des contes ou des nouvelles à Aulnay-sous-bois, Cergy et ailleurs encore ; à chaque fois, ils me donnaient de qu’ils avaient de plus précieux et de plus juste. A travers leurs actes et leurs paroles je voyais se dessiner le tracé des cartes. Simultanément, les acteurs à l’initiative de ces actions, impliqués dans leur réalisation, enseignants, travailleurs sociaux, documentalistes, bibliothécaires, élus, membres d’associations, d’instances culturelles, éducatives, les soutenaient jusqu’à l’accomplissement.
Voyager n’était plus pour moi partir pour Pondichéry, Manhattan, Istanbul, Saïgon, Alger, Dakar ou Cap Skirring : à Chanteloup-les-vignes, Trappes, Bondy, Lyon, Marseille, Clichy-sous-bois, ou Paris XXeme, on peut courir le monde. Et appréhender, capter les cultures, les tendances, les inventions, les dangers, les diffi cultés, les solutions, les professions de fois, également les conformismes nouveaux, les dérives de l’instant. Et tirer, sans grand résultat, quelques sonnettes d’alarme. C’est donc de ces immersions qu’est né Momo, le rappeur qui a tous les poètes dans la tête et qui vit ici et maintenant. Quant à Aimé lui aussi a des racines ; plus profondes encore. Quand le personnage Aimé dit « nous deux ma psy c’était
spécial ; enfi n c’était pas une vraie psy : elle se faisait pas payer ; et j’allais même en vacances chez elle, mais l’institution l’a lourdée en lousdé parce qu’avec elle on volait plus et que le soir elle nous racontait des histoires, alors on dormait bien… » il
n’est pas loin, ce cher être de fi ction, d’un certain gamin de chair et d’angoisses, pointant une réalité plus ancienne mais jamais oubliée. Les vénérables
institutions, quand elles font des expériences pédagogiques avec la collaboration de “jeunettes de vingt ans” animées d’un idéal joli, ne sont pas toujours tendres avec ces néophytes. Contribuer à la réparation de la douleur nécessite du temps ; si
l’expérience est stoppée, les entailles sont indélébiles. En clair : au cours d’une mission bénévole, j’ai partagé les heurts et bonheurs de thérapeutes,
au sein d’ un institut, un lieu de vie. Mais vrai, comme dit Rimbaud, toute lune est atroce et tout soleil amer, qu’on me permette d’ajouter : toute expérience recèle un brin de créativité, toute injustice inscrite dans le coeur permet de la transfi gurer
et … d’écrire un roman.
La suite ? La rencontre cet automne de Dieudonné Gnammankou à la Fête de l’Humanité où il présentait les collections du “Monde Global”. Un nom aussi sensible, quasiment enchanté, donne de la lumière dans notre univers du quant à soi, la promesse d’une ouverture. Alors l’idée qu’en tant que citoyens du monde, on pourrait bien faire faire un bout de chemin à cette mortelle rapsodie de Momo et Aimé, sous les couleurs de cette jeune maison d’édition, est venue tout naturellement.” Jocelyne Sauvard
Feux mortelle rapsodie
de Jocelyne Sauvard
Éditions Monde Global, 2006
Prix : 13,90 €